À ceux que nous étions de Florian Parent ⭐⭐

Le roman de Florian Parent s’ouvre sur une mécanique narrative bien rodée : celle de la double temporalité. Vingt ans après une séparation brutale, Alexandre et Julien se retrouvent par hasard dans un avion pour New York. L’auteur alterne alors avec naturel entre les émois adolescents des années 2000, premiers jeux vidéo, messages sur MSN, complicité timide puis baiser furtif, et le présent de deux hommes que la vie a cabossés. Ce va-et-vient, loin d’être un simple artifice, sert une réflexion précise sur ce qui survit d’une blessure d’enfance. L’originalité tient moins dans l’histoire d’amour contrariée que dans sa lente excavation : Florian Parent ne cède pas à la nostalgie facile, il montre comment un rejet familial et l’homophobie ordinaire d’une époque moins tolérante laissent des traces durables, qu’une vie adulte recomposée ne suffit pas toujours à effacer.

L’auteur porte une attention particulière aux personnages secondaires, et surtout à Emma. Loin d’être une simple amie dévouée, elle devient le point aveugle du triangle amoureux, celle par qui les non-dits circulent… ou se bloquent. La fameuse lettre de Julien, interceptée par elle, agit comme un ressort dramatique efficace, mais c’est surtout la manière dont Florian Parent explore la jalousie, la loyauté et les silences partagés. Les personnages ne sont ni héros ni victimes : Alexandre fuit moins par lâcheté que par instinct de survie face à un père intolérant ; Julien traverse un deuil amoureux sans emphase, avec des rechutes crédibles. L’auteur installe ainsi une mélancolie sobre, qui fait des retrouvailles new-yorkaises une simple réouverture du possible.

On pourra regretter parfois que certaines références pop culture (iPod, Resident Evil) alourdissent un peu le tableau, mais elles ancrent le récit dans une époque avec honnêteté. L’intérêt principal du roman réside finalement dans sa manière de traiter le coming-out non comme un événement, mais comme un long processus, fait de retours en arrière et de reconstructions fragiles. En cela, À ceux que nous étions dépasse le simple roman d’adolescence pour devenir une réflexion posée sur ce que l’on doit au passé, et ce qu’on peut encore en espérer.