Celles qui ne dorment pas de Dolores Redondo ⭐⭐⭐


Dans les vallées brumeuses de Navarre, Dolores Redondo ancre son enquête moins dans l'éclat du crime que dans la sédimentation des secrets. Celles qui ne dorment pas s'ouvre sur une découverte souterraine : au fond du gouffre de Legarrea, parmi des offrandes florales et le cadavre rituel d'une brebis, gît le corps d'Andrea Dancur, disparue trois ans plus tôt. La psychologue médico-légale Nash Elizondo, qui participe aux fouilles, se trouve aussitôt prise dans une affaire où chaque indice semble renvoyer à deux temporalités distinctes. Car le même gouffre livre aussi des vestiges bien plus anciens, vestiges d'une tragédie de la guerre civile espagnole, comme si la terre elle-même conservait la mémoire des violences qu'on cherche à lui arracher.
Dolores Redondo ne se contente pas de tisser une intrigue policière ; elle interroge la manière dont les croyances ancestrales, la déesse Mari, les grottes de sorcières, les rites de protection, continuent d'habiter les consciences à l'ère des analyses ADN et de la datation au carbone 14. Les personnages féminins, Nash Elizondo et l'inspectrice Amaia Salazar, portent cette dualité avec une justesse rare : elles manient les protocoles scientifiques tout en demeurant perméables à l'épaisseur mythologique du territoire. La communauté basque elle-même devient un personnage collectif, avec ses non-dits, ses hiérarchies tacites et la figure imposante du grand-père Lisardo Murrieta, obstacle granitique à la vérité.
Le récit gagne en profondeur en s'inscrivant dans un présent très concret, celui du confinement de mars 2020. La pandémie agit moins comme un effet de mode que comme un amplificateur dramatique : l'isolement, la maladie de la mère de Nash, l'arrêt des fouilles créent une chambre d'écho où chaque révélation résonne plus douloureusement. L'autrice évite cependant tout pathos inutile. Son écriture, précise et mesurée, préfère la suggestion à l'emphase, laissant affleurer l'émotion par les failles du quotidien plutôt que par de grands élans. La vérité finale, lorsqu'elle émerge, n'a rien d'un coup de théâtre : elle s'impose comme l'aboutissement logique d'une patiente excavation des apparences, rappelant que dans les affaires humaines, comme dans les gouffres basques, ce qui dort finit toujours par remonter.


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© Frédéric TDR - 2025
Je suis un lecteur insatiable, aimant passer du roman classique ou contemporain, de la S.F. aux thrillers modernes, feuilletant autant les essais que les bandes dessinées. Cette curiosité sans frontières me permet d’explorer des mondes très différents et chaque page, qu’elle soit légère ou profonde, a quelque chose à m’offrir.
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⭐️⭐️⭐️ : Un bon moment de lecture.
⭐️⭐️ : Déception.
⭐️ : À éviter.
