Jaune soleil d'Eric Chevillard ⭐⭐⭐


Deux jeunes hommes, Philéon et Clodomir, aiment la même femme. Rien de plus simple, rien de plus vieux que cette disposition amoureuse. Pourtant, Éric Chevillard parvient à rendre ce triangle non pas neuf, mais singulier, presque étranger à lui-même. La jeune femme s’appelle Godelive, ses cheveux ont la couleur du soleil, et cette lumière jaune traverse le roman comme un rayon têtu. Autour d’elle, les deux rivaux déploient des stratégies faites de cadeaux minuscules, des marrons sculptés, des morceaux de gomme, de maladresses touchantes et de rêves où chacun se sauveur. Éric Chevillard observe la rivalité comme on regarderait deux enfants jouer à un jeu dont ils ne connaissent pas toutes les règles, avec une tendresse qui n’exclut pas l’ironie. Et parallèlement, il installe un observateur, Monsieur Ristretto, qui depuis sa rue ou son café note des scènes, des souvenirs, des coïncidences, comme s’il fallait une conscience supplémentaire pour mesurer le poids de ces vies modestes.
Un cheveu jaune devient relique. Un gant perdu évoque la main gauche et la main droite, la complétude manquée. Une gomme, un bouton, une omoplate douloureuse, chaque chose, chaque geste porte une charge qu’Éric Chevillard ne souligne jamais trop, mais qu’il expose avec une précision clinique. Cette manière de traiter le quotidien comme un théâtre d’ombres chinoises donne au récit une épaisseur étrange, à mi-chemin entre le naturalisme et la fable. L’auteur n’écrase jamais son lecteur sous le symbolisme ; il le laisse plutôt deviner, glisser d’une image à l’autre, comprendre que la fragilité d’un marron sculpté dit peut-être plus sur l’amour qu’une déclaration enflammée. C’est là l’élégance d’Éric Chevillard : il ne cherche pas à convaincre par la force, mais par la justesse du regard.
Ce qui demeure, après la lecture, c’est une sensation de lumière tamisée. Le jaune soleil n’éblouit pas ; il éclaire juste assez pour qu’on distingue les contours d’un monde où la famille de Godelive l’enferme, où la violence affleure, où l’évasion imaginée par Philéon se heurte au réel. Ristretto, figure mélancolique, incarne cette distance que nous prenons tous face à nos propres désirs : il regarde, il note, il ne sauve personne. Le roman ne conclut pas sur un triomphe ou une défaite. Il s’achève sur une évocation du pouvoir de l’amour et de la beauté dans un monde hostile, avec cette taupe du début qui retourne sous terre, comme pour rappeler que la quête, même inaboutie, était déjà tout le sens. Éric Chevillard écrit ici une œuvre mesurée, poétique sans excès, où l’on reconnaît la patte d’un écrivain qui sait que les grandes émotions tiennent souvent dans les plus petites choses.


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© Frédéric TDR - 2025
Je suis un lecteur insatiable, aimant passer du roman classique ou contemporain, de la S.F. aux thrillers modernes, feuilletant autant les essais que les bandes dessinées. Cette curiosité sans frontières me permet d’explorer des mondes très différents et chaque page, qu’elle soit légère ou profonde, a quelque chose à m’offrir.
Mes notes en étoiles :
⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️ : Culte.
⭐️⭐️⭐️⭐️ : Coup de cœur.
⭐️⭐️⭐️ : Un bon moment de lecture.
⭐️⭐️ : Déception.
⭐️ : À éviter.
