La colline de Mathilde Beaussault ⭐⭐⭐⭐


Dans La Colline, l'auteur fait le choix d'une restitution fragmentaire pour aborder ce que les faits divers ne disent généralement pas : l'épaisseur des existences qui se nouent autour d'un drame. Monroe Brunet, dix-sept ans, donne naissance seule dans son logement d'une cité rennaise, avant que son nouveau-né ne soit découvert dans un conteneur par un retraité du quartier. L'enquête qui s'ensuit, menée par des policiers confrontés au mutisme de la jeune fille, constitue la trame apparente du récit. Mais l'ambition du roman est ailleurs : convoquant tour à tour voisins, soignants, pompiers et membres de la famille, l'auteur compose une cartographie des solitudes et des non-dits qui ont rendu possible cette situation extrême. Chaque témoignage ajoute une couche sans jamais prétendre épuiser le réel, et cette humilité narrative constitue la première qualité de l'ouvrage.
Ce parti pris formel, qui mêle comptes rendus d'audition, journal intime et séquences plus romanesques, pourrait sembler artificiel ; il trouve ici sa justification dans la matière même de l'histoire. Le silence de Monroe n'est pas un vide à combler mais une présence à part entière, que les différents points de vue contournent sans jamais la percer tout à fait. L'auteur excelle à rendre sensible cette opacité, notamment à travers les personnages secondaires, la mère, froide et distante, le frère violent, la grand-mère guérisseuse, qui, chacun à leur manière, détiennent une part de la vérité sans jamais en maîtriser l'ensemble. Le procès-verbal du capitaine Jakaj, les constatations médicales sur l'hémorragie, les gestes du pompier Étienne : ces éléments factuels, rapportés avec une précision quasi documentaire, font contrepoids à la dimension plus symbolique du récit, où la corneille apparaît comme le double sauvage et protecteur de Monroe.
Mais c'est sans doute dans sa manière d'articuler le particulier et le général que le roman atteint sa plus grande justesse. À travers le destin d'une adolescente enfermée dans sa chambre et dans son corps, c'est une réflexion plus large qui s'esquisse sur les mécanismes de l'emprise familiale, sur la difficulté d'accès aux soins pour les plus précaires, sur l'isolement des jeunes mères. Les personnages de Madeleine et de Jacques, figures de soutien discret, rappellent que la reconstruction passe par des présences ténues mais continues, par des gestes plutôt que des discours. L'épilogue, où l'on voit Monroe tenter de se reconstruire avec son enfant, n'a rien d'une rédemption triomphante : il dit simplement qu'une forme de vie peut renaître, même après les pires dévastations. La Colline est de ces livres qui, sans emphase, rend compte de ce que la réalité sociale a de plus rugueux tout en maintenant ouvert l'espace d'une possible dignité.


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© Frédéric TDR - 2025
Je suis un lecteur insatiable, aimant passer du roman classique ou contemporain, de la S.F. aux thrillers modernes, feuilletant autant les essais que les bandes dessinées. Cette curiosité sans frontières me permet d’explorer des mondes très différents et chaque page, qu’elle soit légère ou profonde, a quelque chose à m’offrir.
Mes notes en étoiles :
⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️ : Culte.
⭐️⭐️⭐️⭐️ : Coup de cœur.
⭐️⭐️⭐️ : Un bon moment de lecture.
⭐️⭐️ : Déception.
⭐️ : À éviter.
