La gardienne de Sonia Delzongle ⭐⭐⭐⭐


Le roman s'ouvre sur une fuite. Les Olsen abandonnent Lille après que Rune, la cadette, a subi un harcèlement scolaire si violent que sa différence en a fait une proie désignée. Frode, le père, Norvégien porté par un idéal d'autosuffisance, conduit les siens vers une forêt du Morvan qu'il nomme « Petite Norvège », comme pour y transplanter un rêve. Mais l'isolement, conçu d'abord comme rempart, se referme sur eux. L'auteur distribue la parole entre Gerda, l'aînée que la culpabilité habite pour n'avoir su protéger sa sœur, Mathilde, la mère écartelée entre l'abnégation et l'aspiration à une vie autre, et Rune elle-même, élevée « comme un garçon » par un père dont l'autorité glisse insensiblement vers l'emprise. La désagrégation de la famille s'accomplit dans la violence conjugale, les blessures physiques, la mort de Mathilde, puis l'intervention des institutions. La seconde partie s'attache à Gerda, devenue Lise Chance après son adoption, dans son effort de reconstruction, cependant que Rune réapparaît, survivante marginale devenue meurtrière, figure de l'indécision entre la condition de victime et celle de bourreau.
L'ouvrage associe les ressorts du roman policier à une attention soutenue à la psychologie des personnages. L'auteur se tient à distance du manichéisme : Frode n'incarne pas le mal absolu mais un homme dont l'intention protectrice se corrompt progressivement. Les figures féminines, Gerda et Rune en particulier, sont travaillées avec une précision qui écarte les schémas réducteurs. La première donne à voir la culpabilité du témoin désarmé, la seconde l'extrême difficulté à se reconstruire lorsqu'on a concentré toutes les formes de la violence. Le lien sororal, tissé d'affection, de rivalité et de trahison, compte parmi les motifs les plus délicatement traités. La forêt du Morvan, constamment présente, excède la fonction de cadre : asile en apparence, elle se mue en lieu de captivité, en sépulture, en reflet de la part sauvage qui gagne les consciences à mesure que recule le monde social.
La question de la transmission du mal parcourt le livre sans que l'auteur en propose une résolution apaisée. Les traumatismes ne se dissipent pas : ils se déplacent, se recomposent, parfois se retournent contre ceux qui les ont endurés. L'institution judiciaire, interrogée tout au long de l'enquête sur les disparues du Morvan, révèle ses limites et ses tâtonnements. Le dénouement, où Rune s'enfuit vers la Norvège avec sa fille tandis que Gerda meurt sous ses coups, refuse toute forme de rachat. Il laisse seulement entrevoir, à travers les motifs récurrents des étoiles et du silence, la possibilité fragile d'une continuation ailleurs, hors du cycle français de la violence. Une méditation sobre sur ce que les familles transmettent de plus obscur, et sur la difficulté à s'en affranchir véritablement.


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© Frédéric TDR - 2025
Je suis un lecteur insatiable, aimant passer du roman classique ou contemporain, de la S.F. aux thrillers modernes, feuilletant autant les essais que les bandes dessinées. Cette curiosité sans frontières me permet d’explorer des mondes très différents et chaque page, qu’elle soit légère ou profonde, a quelque chose à m’offrir.
Mes notes en étoiles :
⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️ : Culte.
⭐️⭐️⭐️⭐️ : Coup de cœur.
⭐️⭐️⭐️ : Un bon moment de lecture.
⭐️⭐️ : Déception.
⭐️ : À éviter.
