L'autre moi de Franck Thilliez ⭐⭐⭐

Dans L’Autre Moi, Franck Thilliez construit un labyrinthe où la mémoire vacille et l’identité se dérobe. Au centre, Sibylle Rostang, victime d’un accident qui lui a volé son fils et une partie d’elle-même, tente de remonter le fil de souvenirs enfouis sous le poids de cauchemars éveillés. Le roman s’ouvre sur un village isolé, Longepin, laboratoire secret où l’on extrait, efface et réimplante des vies entières. L’atmosphère y est celle d’une prison scientifique, peuplée de « neuronymes », ces accompagnants aux noms de code, et rythmée par le couvre-feu. Parallèlement, une enquête policière suit deux lieutenants traquant un tueur qui mutile les visages de ses victimes. Le lien entre ces deux fils ? Une conspiration où les neurosciences deviennent arme de contrôle, et où la frontière entre le réel et l’imaginaire se dilue jusqu’à l’angoisse.

Franck Thilliez manie avec précision le thriller d’investigation, procédures, indices ADN, bornages téléphoniques, et le récit d’anticipation scientifique, où des produits comme le SYN-REI ou la prazosine modèlent la conscience. Sibylle n’est pas une héroïne survitaminée mais une femme fragile, dont le doute et la résistance silencieuse deviennent une forme de courage. Les seconds rôles, de Lili à Erwann, portent chacun leur fardeau sans jamais tomber dans la caricature. L’auteur interroger avec une rigueur quasi documentaire, la notion de moi sous perfusion technologique.

Ce qui demeure, après la dernière page, tient moins du suspense que d’une réflexion obstinée sur la mémoire comme prison ou comme liberté. La figure du « Veilleur », entité cauchemardesque, n’est jamais réduite à un simple ressort horrifique : elle incarne la possibilité que nos peurs les plus intimes soient programmables. Le labyrinthe de Longepin, avec son code de sortie secret et ses couloirs sans issue, devient alors une métaphore de la quête identitaire contemporaine. Sans recours aux superlatifs, disons simplement que Franck Thilliez parvient à faire glisser le lecteur d’un polar maîtrisé vers une fable politique et éthique, où la science, libérée de tout garde-fou, fabrique des fantômes à visage humain. Une lecture qui ne se résout pas, mais qui s’éprouve.