Le pacte de Venise de Fabio Massimi ⭐⭐⭐⭐

L’enquête, ici, ne part jamais de rien. Elle s’enfonce au contraire dans des couches d’omissions, de dossiers classés, de regards détournés. Le Pacte de Venise choisit pour terrain l’Italie fasciste des années trente et quarante, et pour pivot cette zone grise où la vérité officielle écrase les vies singulières. L’auteur suit deux temporalités : d’abord Venise, 1934, où un attentat manqué contre Mussolini et Hitler révèle les fragilités d’une résistance désorganisée ; puis Milan, 1942, où le commissaire Fausto Armeni exhume peu à peu l’histoire d’Ida Dalser, maîtresse puis ennemie du Duce, internée avec son fils dans un asile psychiatrique. Le récit évite le grand spectacle pour s’attacher aux documents, lettres, registres, transcriptions de séances, comme si la fiction n’osait inventer qu’à condition de s’appuyer sur des traces réelles. Ici, on ne court pas après le suspense, on suit plutôt la résistance obstinée de quelques personnages face à la machine totalitaire.

Les personnages, justement, ne sont ni des héros ni des victimes passives. Sauer, l’ancien commissaire antifasciste, porte un passé militaire qui ne le rend pas plus clairvoyant, seulement plus tenace. Armeni, plus tard, incarne cette figure du policier qui comprend que l’ordre qu’il sert est corrompu, et qui choisit pourtant de rester à l’intérieur pour en démonter les rouages. L’asile de San Clemente devient le symbole le plus net du roman : lieu de soins apparent, machine à réduire au silence ceux dont le seul crime est d’avoir vu ou su. Ida Dalser n’est pas présentée comme une sainte, mais comme une femme dont la parole dérangeait assez pour qu’on la déclare folle, procédé que le fascisme italien a réellement utilisé, et que le livre montre sans emphase. La profondeur psychologique naît de ces portraits où l’engagement politique se mêle à des blessures intimes, sans que l’un explique entièrement l’autre. On pense à la fragilité de Margherita, à la traductrice qui manipule les archives sous la menace, au fils caché Albino qui ne sait plus très bien qui il est après des années de réclusion.

Il y a une double exigence. D’un côté, une rigueur historique qui ne se revendique pas bruyamment mais qui affleure dans chaque détail, les codes inspirés du Livre secret de D’Annunzio, les traitements psychiatriques à l’insuline ou aux électrochocs, l’OVRA guettant chaque correspondance. De l’autre, une réflexion sur ce que l’on doit à la mémoire et sur ce que l’oubli coûte. L’auteur ne crie pas l’indignation, il laisse les faits parler : un fils de dictateur interné parce qu’il existe, une femme détruite parce qu’elle revendique une maternité gênante, des résistants qui meurent dans l’indifférence. Le pacte du titre, c’est peut-être celui que tout régime totalitaire passe avec lui-même : faire disparaître les preuves, transformer les vivants en dossiers, et les dossiers en silence.

Pour me contacter

© Frédéric TDR - 2025

Je suis un lecteur insatiable, aimant passer du roman classique ou contemporain, de la S.F. aux thrillers modernes, feuilletant autant les essais que les bandes dessinées. Cette curiosité sans frontières me permet d’explorer des mondes très différents et chaque page, qu’elle soit légère ou profonde, a quelque chose à m’offrir.

Mes notes en étoiles :
⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️ : Culte.
⭐️⭐️⭐️⭐️ : Coup de cœur.
⭐️⭐️⭐️ : Un bon moment de lecture.
⭐️⭐️ : Déception.
⭐️ : À éviter.

À propos