Le Visage de la nuit de Cécile Coulon ⭐⭐⭐⭐

Cécile Coulon construit dans Le visage de la nuit un récit où la défiguration d’un enfant par la maladie devient le point de départ d’une méditation profonde sur la marge et l’appartenance. L’abandon du père, geste brutal de désespoir, déchire non seulement une famille, mais aussi le tissu même du village, exposant la violence du rejet face à la difformité. C’est pourtant dans cette fracture que naît l’originalité du roman : en confiant l’enfant à un prêtre et à une ancienne institutrice, l’autrice l’entraîne dans l’ombre froide d’une crypte. Là, sa vocation d’embaumeur éclot, métier qui fait de la mort un langage et un refuge. Cette métamorphose, où le laid apprend à honorer les dépouilles, constitue la première grande force du livre : une inversion troublante et poétique qui questionne notre rapport au corps, à la beauté et à la déchéance.

La profondeur des personnages réside justement dans cette capacité à se reconstruire par le détour. L’enfant, élevé entre l’église et les morts, ne se contente pas de subir son destin ; il l’apprivoise en apprenant à préserver ce que les autres ont perdu. Son isolement est pourtant rompu par l’arrivée d’un autre garçon, d’une beauté éclatante, qui agit comme un miroir inverse et suscite en lui un mélange de fascination et de douleur. Cécile Coulon excelle à tisser ces contrastes sans jamais verser dans le manichéisme. Chaque relation, avec la jeune fille rencontrée la nuit, avec les figures protectrices qui l’entourent, est portée par une ambiguïté, où l’affection côtoie la crainte, et où la beauté elle-même peut devenir une prison. Les thèmes de l’identité et du jugement social trouvent ici une résonance particulièrement aiguë, servis par une prose à la fois sobre et sensuelle, qui donne une présence presque tangible aux émotions et aux lieux.

C’est dans la manière dont le roman aborde la mort que se révèle toute sa pertinence. Loin d’être un simple décor macabre, l’art de l’embaumement devient une quête philosophique, une voie d’acceptation de sa propre condition. La tragédie qui frappe le village et les découvertes nocturnes du protagoniste conduisent le récit vers une forme de rédemption sombre, mais jamais désespérée. Cécile Coulon évite l’écueil du mélodrame pour offrir une fin où lumière et ténèbres se répondent, sans résolution facile. Le visage de la nuit est une œuvre qui interroge ce qui, en nous, survit aux ruptures et se recompose au contact de l’autre, fût-ce celui des morts. Une lecture qui marque par son équilibre rare entre puissance narrative et profondeur réflexive.