Les grues volent vers le sud de Lisa Ridzen ⭐⭐⭐⭐


Lisa Ridzén signe un roman d'une maturité rare, qui plonge au cœur de la vieillesse avec une acuité qui n'exclut ni la tendresse ni la cruauté. Dans la cuisine d'une maison isolée du Jämtland, Bo Andersson, quatre-vingt-neuf ans, s'accroche à ce qui lui reste d'indépendance, incarnée par son chien Sixten. Mais Hans, son fils, estime que son père n'est plus capable de s'occuper de l'animal. À travers le flux des pensées de Bo, entrecoupé des notes lapidaires des aides à domicile, se dessine une existence tout entière, de l'enfance marquée par la brutalité paternelle à la complicité silencieuse avec Fredrika, sa femme désormais atteinte de démence. La construction est virtuose : le lecteur chemine dans une mémoire qui s'égare, qui répète, qui s'apaise parfois dans les souvenirs lumineux, et qui se heurte sans cesse au présent qui lui échappe. L'écriture, sans effets, suit le rythme de la respiration de Bo, haletant parfois, apaisé souvent.
L'intrigue touche à l'essentiel: la transmission, la filiation, et cette question qui hante chaque page : comment faire la paix avec ceux qui restent ? Lisa Ridzén esquisse des personnages d'une densité exceptionnelle : Hans, le fils qui veut bien faire mais dont les décisions trahissent un amour maladroit et une peur de voir son père disparaître ; Ingrid, l'aide à domicile qui devient l'alliée de Bo et qui comprend, mieux que quiconque, que Sixten est peut-être ce qui le retient encore à la vie ; Ture, l'ami si précieux, dont la mort discrète, presque insolente dans le récit, laisse un vide que le texte ne comble pas et ne cherche pas à combler. Chaque personnage est peint avec une économie de moyens qui rend sa présence inoubliable. Il y a aussi cette géographie intime, celle d'une Suède rurale, des forêts d'élan, des grues qui migrent vers le sud comme une promesse de cycle accompli.
Les phrases sont courtes, les sensations physiques, la chaleur du poêle, l'odeur du foulard de Fredrika, la raideur des doigts, l'humiliation de l'incontinence, y sont rendues avec une puissance qui ne s'embarrasse pas de métaphores excessives. C'est une prose qui dit juste, sans ornement, et qui laisse la réalité vibrer d'elle-même. Lisa Ridzén trouve une langue pour dire ce qui, souvent, reste indicible : la colère sourde, la peur de la dépendance, la manière dont les souvenirs s'effilochent et dont les mots parfois se dérobent. On pense à certaines pages de Tove Jansson pour la manière d'habiter un paysage intérieur avec une délicatesse qui n'occulte rien de la dureté des choses. Ce qui pourrait n'être qu'un roman sur la vieillesse devient, par la force de son regard et la justesse de sa construction, une réflexion plus vaste sur ce qui fait une vie humaine : les silences, les non-dits, les gestes qu'on n'a pas su faire et qu'on voudrait rattraper avant le départ.


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© Frédéric TDR - 2025
Je suis un lecteur insatiable, aimant passer du roman classique ou contemporain, de la S.F. aux thrillers modernes, feuilletant autant les essais que les bandes dessinées. Cette curiosité sans frontières me permet d’explorer des mondes très différents et chaque page, qu’elle soit légère ou profonde, a quelque chose à m’offrir.
Mes notes en étoiles :
⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️ : Culte.
⭐️⭐️⭐️⭐️ : Coup de cœur.
⭐️⭐️⭐️ : Un bon moment de lecture.
⭐️⭐️ : Déception.
⭐️ : À éviter.
