Les Trente Glorieuses de Thomas Cantaloube ⭐⭐⭐⭐


Au printemps 2022, dans une cité marseillaise qui porte le nom trompeur d'une période faste, des enfants découvrent deux corps momifiés dans les caves. Cette trouvaille macabre ouvre les portes d'un passé que l'immeuble, majestueux village vertical conçu dans l'élan des idéaux sociaux d'après-guerre, n'avait cessé de receler sans jamais le révéler. Thomas Cantaloube construit son roman comme une enquête à double détente : remonter le fil des années 1970, quand le système de chauffage collectif fut installé et que les affaires immobilières de l'entrepreneur Pierre-Yves Fondari commencèrent à tisser leur toile, et observer, cinquante ans plus tard, les résurgences de ces compromissions. Le récit progresse ainsi par strates, passant avec une aisance remarquable d'une époque à l'autre, comme si les murs eux-mêmes exhalaient peu à peu leurs secrets.
Les personnages qui se lancent dans cette quête de vérité forment un assemblage hétéroclite et pourtant cohérent : Kader, architecte vieillissant exilé d'Algérie, porte en lui la mémoire des idéaux qui présidèrent à la construction de l'immeuble ; Inès, jeune fonctionnaire de la régie publique du logement, incarne la ténacité administrative confrontée aux détournements ; Aline, assistante sociale, apporte sa connaissance intime des habitants et sa révolte sourde. À leurs côtés, un youtubeur spécialisé dans l'exploration urbaine, UBX13, introduit la dimension contemporaine des lanceurs d'alerte médiatiques. L'auteur prend soin de ne pas les ériger en héros sans faille : ils trébuchent, doutent, subissent les intimidations d'une police aux compromissions troubles. Le capitaine Laument et Fondari, figure politique locale aux ambitions nationales, incarnent ce système où les intérêts publics et privés s'entremêlent jusqu'à l'indistinction. Si les antagonistes gagneraient peut-être en épaisseur par quelques nuances supplémentaires, leur présence suffit à dessiner les contours d'une mécanique corruptrice bien rodée.
L'immeuble Les Trente Glorieuses devient le personnage central, métaphore concentrée des espoirs déçus du logement social et des fractures qui traversent la France contemporaine. Les intrigues immobilières, les fausses expertises techniques, les sociétés-écrans et les pressions politiques s'organisent autour de cette construction brutaliste comme autour d'un cœur que l'on voudrait arrêter. La transformation ultérieure du bâtiment en résidence de luxe, sous le nom d'Horizons Sud, agit en contrepoint cruel des idéaux qui avaient présidé à sa naissance. Le rythme du récit, soutenu par une alternance maîtrisée entre les époques, ne faiblit pas, même si certaines séquences techniques, comptabilité, procédures informatiques, alourdissent parfois la lecture. Le dénouement, volontairement pessimiste, laisse entendre que la révélation des faits, si elle éclaire le passé, ne suffit pas à réparer les injustices ni à empêcher la gentrification de s'installer. Il y a, dans cette clôture sans triomphe, une honnêteté qui force le respect : le roman ne promet pas la rédemption, il raconte un combat, fragmentaire et périlleux, dont l'issue reste suspendue aux forces qui s'affrontent dans l'ombre.


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© Frédéric TDR - 2025
Je suis un lecteur insatiable, aimant passer du roman classique ou contemporain, de la S.F. aux thrillers modernes, feuilletant autant les essais que les bandes dessinées. Cette curiosité sans frontières me permet d’explorer des mondes très différents et chaque page, qu’elle soit légère ou profonde, a quelque chose à m’offrir.
Mes notes en étoiles :
⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️ : Culte.
⭐️⭐️⭐️⭐️ : Coup de cœur.
⭐️⭐️⭐️ : Un bon moment de lecture.
⭐️⭐️ : Déception.
⭐️ : À éviter.
