Les trentes glorieuses de Pierre Lemaître ⭐⭐⭐⭐⭐

Pierre Lemaître clôt sa trilogie des Années glorieuses avec une fresque romanesque qui saisit l'essence d'une époque à travers ses contradictions. Loin du mythe d'un progrès, le récit déploie, autour de la famille Pelletier, une polyphonie de destins brisés par les soubresauts des Trente Glorieuses. La construction du périphérique parisien, fil rouge à la fois concret et symbolique, incarne cette modernité triomphante mais exclusive, broyant sur son passage les existences modestes, à l'image de l'immigré espagnol Manuel Ramos. L'originalité réside dans cette capacité à mêler chronique sociale précise et suspense psychologique haletant, porté par l'enquête torturée du frère cadet, François, sur de mystérieux meurtres en série.

La force du roman tient à la profondeur de ses personnages, tous porteurs d'une humanité complexe et déchirante. Jean Pelletier, héros malgré lui et figure centrale, incarne le mal-être silencieux d'une génération, partagé entre l'échec et la gloire factice. Face à lui, son épouse Geneviève, manipulatrice et ambitieuse, révèle la violence des rapports de domination au sein même de la cellule familiale. Lemaître excelle à fouiller ces psychologies, sans jamais les juger, dévoilant comment les traumatismes de l'enfance, les humiliations sociales et les non-dits façonnent des vies entières. La galerie féminine – de la discrète tante Thérèse à la jeune Colette en quête d'émancipation – offre un contrepoint poignant, dessinant avec une justesse remarquable la condition des femmes dans une société en mutation.

Les belles promesses est une réflexion magistrale et désenchantée sur l'héritage et l'illusion collective. Avec une écriture à la fois dense et fluide, Lemaître démystifie le récit national d'un âge d'or, pour lui préférer l'examen lucide des fractures et des sacrifices qu'il a exigés. Le titre, d'une ironie mordante, nous laisse avec cette question essentielle : que reste-t-il de nos idéaux lorsque la lumière crue de l'Histoire en révèle le coût humain ? Une œuvre exigeante et empathique, qui confirme Lemaître comme un maître du roman contemporain.