Poker menteur d'Olivier Tournut ⭐⭐⭐⭐

Deux hommes sont retrouvés nus, intacts en apparence, tués au GHB. La commandante Le Peletier, cheffe de groupe à la brigade criminelle, reprend l’enquête tandis que le lieutenant Avonne, blessé physiquement et psychologiquement, se voit confier une mission d’infiltration dans les cercles de poker clandestins de Pigalle. L’auteur évite le piège du polar survitaminé : il prend le temps d’installer des visages abîmés, des silences pesants, cette manière qu’ont les policiers de se parler sans rien dire. La double identité de Noé Lorette, un stagiaire qui a en réalité tué son frère pour prendre sa place, fonctionne comme un miroir tendu à toutes les duplicités du récit, y compris celles que les enquêteurs se cachent à eux-mêmes.

Avonne n’est pas un flic brisé devenu héros par la force des circonstances : il rechigne, doute, porte un syndrome de stress post-traumatique que l’on ne guérit pas par une seule action d’éclat. Son infiltration dans le milieu du jeu illégal est d’ailleurs plus une réhabilitation qu’une rédemption, nuance importante que le roman ne laisse pas perdre. Le Peletier, de son côté, incarne une autorité qui vacille sans se rompre, tiraillée entre la pression politique du commissaire Pereire et la loyauté qu’elle doit aux siens. Les amours contrariées entre Avonne et Blanche Charon ajoutent une couche de mélancolie discrète, sans jamais tomber dans le pathos. L’auteur manie la psychologie comme une carte supplémentaire dans le jeu du bluff : chaque personnage ment un peu, surtout à lui-même, et c’est cette fragilité qui les rend vrais.

Le style, simple et fluide, sert une immersion minutieuse dans les protocoles judiciaires sans jamais étouffer le lecteur sous le lexique. Le Paris du roman n’est ni carte postale ni gouffre sordide : un arrière-plan crédible où le poker clandestin côtoie la prostitution mineure et les addictions ordinaires. Si l’on pouvait reprocher une certaine densité narrative dans les premières parties, le récit trouve son équilibre à mesure que la traque de Lorette se resserre. Poker menteur ne révolutionne pas le genre, mais il l’habite avec une exigence rare : celle de regarder les enquêteurs comme des survivants ordinaires, et les coupables comme des miroirs gênants de nos propres masques. Un polar réfléchi, où le vrai mystère n’est pas tant l’identité du tueur que la question de savoir comment on continue à vivre après avoir tout perdu.