Ruptures de Bernard Minier ⭐⭐⭐

Bernard Minier construit Ruptures autour d’une idée simple : notre époque est traversée par des tensions que le roman peut aider à comprendre. L’intrigue débute par une panne électrique massive en Espagne, puis par un double meurtre. Une enquêtrice, Lucia Guerrero, remonte la piste et découvre peu à peu que ces faits divers cachent des enjeux bien plus vastes : les ambitions d’un milliardaire de la tech, ses projets dans l’intelligence artificielle et la robotique militaire, les assassinats de jeunes employées enceintes. Ce qui rend le livre intéressant, c’est qu’il ne choisit pas entre le thriller et le roman d’idées. Il les laisse coexister, l’un donnant du rythme à l’autre, l’autre donnant du poids au premier.

Bernard Minier évite deux écueils fréquents. Il ne fait pas de ses personnages des héros surhumains, ni de ses antagonistes des monstres sans nuance. Lucia Guerrero est une policière compétente mais ordinaire, que l’auteur prend soin de rendre vulnérable : elle apprend en cours d’enquête qu’elle est malade, et cette épreuve traverse le récit sans jamais le dominer. Milton Gail, le richissime patron de StarCo, concentre sur lui les critiques adressées au capitalisme technologique, mais l’auteur ne le réduit jamais à cela. On perçoit chez lui une forme de conviction, presque de sincérité, qui rend sa dangerosité plus crédible. Le livre gagne en profondeur à ne pas distribuer trop simplement les bons et les mauvais rôles.


La force de Ruptures tient peut-être à ceci : il pose des questions sans prétendre y répondre de façon définitive. Faut-il avoir peur de l’intelligence artificielle ? Le roman montre qu’elle peut échapper à ses concepteurs, mais il montre aussi que le vrai danger est peut-être moins la machine que la concentration des pouvoirs qu’elle permet. Faut-il rejeter le progrès ? L’auteur prend soin d’incarner la fascination qu’il peut exercer à travers un personnage secondaire, le fils de l’enquêtrice, passionné par les nouvelles technologies. Le livre ne tranche pas, il expose. Il invite le lecteur à se faire son idée, ce qui est sans doute la meilleure façon de faire réfléchir.